l y a de cela quelques jours, une page irakienne traitant des droits et du statut des femmes irakiennes dans la société avait partagé un sorte de « challenge » pour faire parler davantage des menstruations: en parler, les comprendre et les célébrer.

J’ai vu cela passer sur ma timeline plusieurs fois, et me suis délectée à lire les commentaires qui variaient fortement. Tout y était, ceux des partisan.e.s de « l’hechma » (pudeur) qui s’indignaient qu’on en parle car que cela relèverait de l’intimité des femmes, ceux qui évoquaient le ras-le-bol de la stigmatisation de ce phénomène pourtant naturel, et enfin ceux qui disaient qu’on avait mieux à faire que de parler de cela.

C’est drôle, il y a toujours quelqu’un pour vous dire qu’il y a un sujet plus important à traiter. Pourtant nous sommes bien 40 millions d’Algérien.ne.s et plus 7 milliards de personnes sur terre, alors je pense qu’on devrait pouvoir quand même traiter tous les sujets qui concernent les habitants de cette planète. Et puis au pire, si cela ne vous paraît par pertinent, c’est peut être justement que vous n’êtes pas concerné.e.s en premier lieu? Ou que vous êtes incapables d’empathie envers une cause qui ne vous touche pas forcément?

Enfin bref! Au lieu d’essayer de comprendre pourquoi il y a autant de tabous autour des menstruations ou d’essayer de comprendre les croyances mystiques qui en ont fait une base de discriminations envers les filles et les femmes, je vais plutôt vous donner 10 bonnes raisons qui font que cette stigmatisation et cette fausse hachma soient non pas seulement inappropriés mais aussi dangereux. Allons-y!

Raison #1: Beaucoup trop de jeunes filles/femmes se retrouvent dépourvues d’informations objectives sur les changements qui s’opèrent dans leur corps, et les conséquences qui y sont liées

On connaît toutes cet « awkward talk » que les mamans/tantes etc doivent avoir à un moment ou un autre avec leurs filles à propos des menstruations. Les plus privilégiées d’entre-nous ont eu des explications « scientifiques » complètes sur ce que nous allions expérimenter et de ce que cela impliquait physiquement, émotionnellement et socialement. Les plus chanceuses ont aussi eu droit à un cours de science bien présenté sur cela, ainsi que la possibilité de pouvoir poser des questions, avoir un soutien constant, et pouvoir consulter un médecin assez tôt en cas de soucis.

Mais voilà, cela relève encore du privilège, du luxe et de la chance. Ce qui veut dire que des millions de filles ont, au mieux, droit qu’à un petit discours/cours à la va-vite et au pire même pas cela. Conséquences? Cela instaure très rapidement un sentiment de honte et d’auto-dégoût chez les adolescentes, surtout pendant les premiers mois où celles-ci ne savent pas totalement comment gérer les changements hormonaux qui surviennent, et leurs impacts sur leur corps et leurs émotions. Mais aussi des complications liées au manque d’hygiène. Une hygiène que beaucoup n’apprennent jamais à mener, et qui peut avoir de lourdes répercussions sur leur santé.

Le regard de la famille et de la société (car on devine un peu quand cela arrive) sur cette fameuse transition d’enfant à “jeune femme”étant intimement lié à cela, beaucoup de jeunes filles se retrouvent seules à affronter des moments qui sont pourtant critiques pour leur développement physiologique et psychologique. Dans les milieux les plus reculés et les plus conservateurs, cette transition est même lourde de sens et de répercussions en termes de limitation des libertés individuelles et d’obligations qui s’imposent à l’issue de cette fameuse transition.

Raison #2: Cela alimente les stéréotypes dégradants et sexistes envers les femmes

Un sujet tabou fait qu’on en parle peu, ou même pas du tout et qu’on diabolise et attaque celles et ceux qui le font. Dans ce cas précis, cela rend la tâche des éducateurs/trices et des familles encore plus difficile,et davantage quand il s’agit d’expliquer cela aux garçons. Le discours ambiant finit donc par être modelé par les aînés, par ce qui se dit sur les réseaux sociaux et par des discours religieux rigoristes pas particulièrement bienveillants.

Résultat? Cela alimente les stéréotypes dégradants et sexistes, tel que le fait de demander à chaque fois q’une fille/femme est énervée “si elle a ses règles”. Ou plus grave encore, que ces nouvelles générations de garçons, hommes de demain, viennent s’ajouter aux millions d’hommes qui sont persuadés qu’avoir ses règles chaque mois est incompatible avec le fait d’occuper des postes de décision/de pouvoir. Excusant de ce fait notre éloignement de pleins de domaines et de positions -dont dans le religieux-.

On aimerait bien faire la sourde oreille, si ce n’est que cela a un impact directe sur l’image qu’ont les filles d’elles-mêmes, heurtant leur confiance en elles et limitant souvent leurs aspirations. Cela favorise le fait qu’elles intériorisent cette misogynie et la normalisent à leur tour.

Raison #3: Les produits d’hygiène féminine sont taxés au même titre que les produits cosmétiques ou les produits de luxe dans plusieurs pays du monde

En effet, dans beaucoup de pays (dont occidentaux) les produits d’hygiène féminine tels que les tampons, les serviettes hygiéniques ou les coupes menstruelles sont taxés au même titre que les produits cosmétiques, les considérant donc des produits accessoires et non pas des produits de PREMIÈRE nécessité. Ce qui est une injustice en soi.

Les campagnes contre la fameuse #taxetampon menées un peu partout dans le monde (voir le cas de la Belgique et de la France) visent à remédier à la situation, et aussi à faciliter l’accès à celles qui ont en le plus besoin: les femmes SDF, les femmes issues de foyers modestes, ainsi que dans les prisons, les centres de réfugiés etc.

Dans d’autres pays, comme au Kenya par exemple, on estime que plus des deux tiers des femmes ne peuvent pas se procurer ces produits en raison de leur prix.

Aux États-Unis, l’État de l’Arizona débattait il y a quelques jours d’une restriction de l’accès gratuit aux produits hygiéniques aux femmes dans les prisons (une limitation à 12 serviettes hygiéniques par mois). Il va sans dire que ce débat a été mené par… 8 hommes.

Raison #4: C’est une des premières causes d’abandon scolaire des filles dans les pays en voie de développement

Mêlé à l’incompréhension de ce phénomène, le manque d’accès à ces produits pousse des millions de jeunes filles à abandonner l’école ou au moins à s’absenter plus de 20% du temps (selon un rapport de l‘UNESCO), une situation assez commune en Afrique Sub-Saharienne par exemple. Des entreprises sociales tentent d’adresser ce problème, comme c’est le cas d’AFRIpads en Ouganda.

Raison #5: Les douleurs liées aux règles sont très peu prises au sérieux dans le milieu médical, et rendent la détection précoce de maladies (telles que l’endométriose) plus difficile

A l’instar de ce qui arrive au sein de la société où on assimile cela à de la pleurnicherie féminine, les douleurs que provoquent les menstruations chez près de 30% des femmes sont très peu prises au sérieux. En mars 2017, le Groupe interparlementaire sur la santé des femmes du Parlement Britannique a déclaré que 40% des plus de 2 600 femmes qui ont témoigné ont déclaré avoir consulté 10 fois avant d’être diagnostiquée d’endométriose. Ce manque de compréhension fait que certaines femmes peuvent avoir des problèmes médicaux sérieux que l’on mettra sur le compte des «problèmes de femmes», rendant les diagnostics précoces beaucoup plus difficiles. Résultat? nous mettons en danger la santé et la vie de millions de femmes à travers le monde.

Raison #6: L’anxiété que génère la peur de se tacher pendant son cycle menstruel

La honte et la peur qu’ont les femmes et surtout les jeunes filles de se tacher et être vues de la sorte en public semble, pour ceux qui n’ont évidemment jamais vécu cette situation, être insignifiante. Or elle est génératrice de beaucoup d’anxiété surtout chez les jeunes filles. Les hommes et garçons étant peu éduqués sur la question, ils se permettent d’apostropher celles qui pâtiraient de telle situation, au lieu de faire preuve d’un peu d’empathie et de passer leur chemin.

Raison #7: Ces “règlements stricts” pendant les examens qui ne permettent pas aux filles/femmes d’être excusées pour aller aux toilettes. Surtout dans le cas où les menstruations sont, comme je l’ai ‘ai mentionné plus haut “handicapantes”.

A notre grand dam, avoir ses menstruations un jour d’examen peut nous affecter négativement, y compris nous faire suspendre un examen. Au delà des douleurs (là ce n’est que la faute de dame nature), on peut se voir refuser l’accès aux toilettes, au risque de littéralement baigner dans son sang. Cela à l’air anodin n’est-ce-pas? Eh bein cela ne l’est pas du tout, c’est non seulement grave mais c’est aussi injuste.

Raison #8: Beaucoup de fabriquants de produits d’hygiène féminine ne trouvent pas utile de mentionner les composants de leurs produits, ni les états trouvent utile de les y obliger

Ces zones d’ombres sur la composition de produits qui entrent en contact direct avec la partie la plus sensible du corps féminin sont très communs. Un peu partout dans le monde, de tels produits sont à l’origine (au mieux ) de cas d’allergie aigües et (au pire) de maladies et même de décès. (voir cet article de CNN sur la question.)

Raison #9: C’est une raison d’absence considérée très souvent comme « non-valable » ou injustifiable en milieu professionnel

Les femmes qui souffrent de règles (très) douloureuses au point d’en être handicapantes, ou de règles abondantes qui les empêchent de se déplacer hors de chez elles,peuvent que très rarement pas invoquer cela comme motif d’absence/mise en disposition, ou prétendre à plus de flexibilité, comme avoir la possibilité de faire du télé-travail.

Raison #10: Cela impose aux femmes musulmanes une « pudeur » (à mon avis) ridicule pendant le mois de Ramadan

Je comprends bien qu’il ne faille pas nécessairement crier sur tous les toits qu’on a ses règles (pas particulièrement intéressant j’en conviens), mais que cette « pudeur » imposée empêchent des adolescentes et des femmes qui ont leurs menstruations de manger tranquillement à l’école/collège/lycée, au travail ou même à la maison par peur que leurs camarades/collègues ou membres mâles de leurs familles ne les interpellent,est quand même révoltante. Beaucoup d’entre-nous finissent par « jeûner » de force, ou … manger aux toilettes. Genial hein!

Alors la prochaine fois que vous vous sentez mal-à-l’aise quand on parle de ce sujet publiquement et ouvertement, sachez que le problème vient de vous et que vous n’avez pas à nous imposer votre fausse pudeur (j’insiste oui), encore moins si vous n’êtes pas concerné.e.s par ces problèmes bien réels et importants à soulever.

Et oui, parlons-en, encore et toujours, femmes et hommes et finissons-en avec les tabous autour des menstruations!

 

Vous pouvez retrouver cet article et bien d'autres directement sur mon blog "Kalimate

5Encouragement

Salut Soumeya. Merci d'avoir partagé votre article important sur l'importance de parler de la menstruation, de la discuter et de la normaliser pour qu'il n'y ait pas de honte. Je suis d'accord avec tous vos points. Quel est l'article de CNN que vous mentionnez dans # 8? Je suis curieux à ce sujet. Je n'ai pas réalisé depuis des années que les tampons étaient décolorés pour commencer, donc c'est un vrai problème ... ce que nous mettons directement dans notre corps. Je suis également curieux de savoir # 10. Comment fonctionne la "modestie"? Vous pouvez mentionner que vous avez vos règles ou que vous êtes censé vivre dans un placard pendant cette période?

Bonjour :)

Merci pour votre commentaire! Voici le lien mentionné dans le point #8 https://edition.cnn.com/2015/11/13/health/whats-in-your-pad-or-tampon/in....

En ce qui concerne le dernier point, pendant Ramadhan les femmes ont le droit de ne pas jeûner lorsqu'elles ont leur règles donc de manger et boire comme elles le veulent. Or beaucoup de gens considèrent que ce n'est pas approprié que la femme soit "vue" en train de manger (alors que tout le monde jeûne), sinon tout le monde comprendrait qu'elle a ses menstruations, et comme cela relèverait du domaine "intime" donc c'est mal perçu. Du coup beaucoup finissent par ne pas manger  durant la journée ou manger en cachette pour qu'on ne les voit pas! Bien sûr ce n'est pas le cas de tout le monde, mais c'est très commun.

Soumeya

Hi Soumeya,

You have given us such a complete description of why it is important to continue to break through the shaming and silencing of discussion on menstruation and the ways that it is experienced, regarded and discussed. Even in the more relaxed areas, women are still expected to not speak about our bodies, bleeding and societal treatment. It remains a discussion most often had, if lucky, with close friends, sisters, or mothers who want a different experience than her own. The link to the article on toxins in menstrual products is an important read too. Reading your description of the many layers of restriction to be undone, I am grateful for your time, effort and work to open the discussion.

In sisterhood,

Tam

Hello, Soumeya,

This is a very informative article. I am now aware how women across the world struggles to access this BASIC need: sanitary napkin. It is true that those who are financially-challenged could not afford it. Even I had to be resourceful on how to manage my menstrual flow when I was a growing adoslescent  due to my family's lack of income.

Sanitary napkins are primary needs like food, clothing, shelter and medicine. I commend you for taking a stand on this issue. In the fight for gender equality, we also rally for gender sensitivity and how the world should pay attention to menstruating women must be taken into account.

During disaster relief and emergency, sanitary napkins are not always included inside relief operations. 

On #9, I once work in an organization where they allocate a Menstrual Leave once a month. I like it because I usually have dysmenorrhea on the first day on my period so it is really considerate to have that regulation at work.